La messe du pape place de la Concorde et la laïcité

Plus de 500 000 fidèles sont attendus pour la messe que présidera Léon XIV place de la Concorde le 26 septembre prochain.

Christian Sorrel

L’historien Christian Sorrel, bien connu des Chambériens, est spécialiste de l’histoire du catholicisme français contemporain et de ses relations avec la papauté. Il a accordé une interview à Aleteia.

Aleteia : Vous parlez de la laïcité, et vous y revenez longuement dans votre livre Dieu et la rue, mais la loi de 1905 était-elle une réponse à de (trop) nombreuses manifestations publiques religieuses  ? Et a-t-elle eu pour effet de les limiter  ?

Christian Sorrel  : La loi de 1905 n’accorde pas une place centrale aux manifestations publiques religieuses. Elle aborde la question, mais pour renvoyer à la loi municipale de 1884 qui attribue la gestion de la rue au maire, doté de pouvoirs de police en vue de faire respecter l’ordre public. La loi a un objet plus large, puisqu’elle propose la redéfinition de la relation entre les "cultes" (selon le vocable officiel depuis le concordat de 1801) et l’État. Il ne faudrait donc pas penser que "l’invasion" religieuse de la rue aurait joué un rôle déterminant dans le processus de rupture. Ceci dit, il est vrai que l’Église catholique, bannie de l’espace public par la Révolution à la fin du XVIII e siècle, a cherché à le reconquérir au siècle suivant. Elle y est souvent parvenue, en particulier de 1850 à 1880. Les processions envahissent alors les rues, les statues mariales occupent les hauteurs, de Lyon à Marseille, ce que les libres penseurs vivent mal. Dès 1870, les municipalités républicaines adoptent des mesures restrictives et les luttes autour de la Séparation accélèrent le mouvement. Une fois apaisée la « guerre des deux France », la catholique et la laïque, qui culmine en 1905, la loi de Séparation rend possible, par un paradoxe apparent, le retour du catholicisme dans la rue. La jurisprudence du Conseil d’État se révèle libérale et, sauf menace immédiate à l’ordre public, celui-ci annule les arrêtés municipaux portant une interdiction générale des processions, qui reprennent donc jusqu’au cœur des villes.

Il y a eu pour le moment très peu de réactions publiques à la venue du pape en France et à la messe à la Concorde… comment l’interprétez-vous  ?

C’est vrai, mais il n’est pas certain qu’il en soit de même au moment de l’événement, à moins que la conjoncture pré-électorale ne conduise les acteurs politiques à une discrétion prudentielle. Je ne serai pas surpris que surgissent des polémiques sur la symbolique de la messe sur la place de la Concorde, associée aux souvenirs de la Révolution, ou sur les atteintes supposées à la laïcité que représente par exemple la mobilisation des forces de l’ordre lors des rassemblements et des déplacements du souverain pontife.

Le catholicisme qui s’affiche de cette manière (500.000 personnes pour la messe du Pape à Paris, ndlr), est-ce si évident que cela dans un pays laïc  ?

"Je ne crois pas que 500.000 catholiques autour du pape Léon XIV sur la place de la Concorde et les Champs-Élysées menacent la République."

Non a priori, mais parce que l’on se réfère, inconsciemment peut-être, à une conception de la laïcité qui tend à enfermer les religions dans la sphère privée en les éloignant de l’espace public. Bien sûr, l’État a le droit – et le devoir – de questionner certaines formes de visibilité du religieux contemporain qui semblent nier les acquis de la liberté et de la laïcité et de prendre des mesures de régulation pour préserver un espace commun pacifié, malgré les difficultés pour les appliquer sans stigmatiser un groupe confessionnel ou les croyants de manière générale. Mais la laïcité est d’abord un cadre juridique qui garantit la neutralité de l’État à l’égard de toutes les confessions et permet le libre exercice, comme le libre refus, des pratiques individuelles et collectives qui leur sont associées. Si l’État est laïque et doit le rester, la société ne l’est pas et n’a pas à le devenir. Je ne crois pas que 500.000 catholiques autour du pape Léon XIV sur la place de la Concorde et les Champs-Élysées menacent la République.

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Christian Sorrel, a publié récemment Dieu et la rue. Un ouvrage qui retrace, depuis la Révolution jusqu’à nos jours, presque 250 ans de présence de la religion dans l’espace public en France. Si, explique-t-il, « la loi de 1905 n’accorde pas une place centrale aux manifestations publiques religieuses », elle a paradoxalement provoqué un « retour du catholicisme dans la rue ». Et si l’Église en France a souvent préféré se faire discrète à partir des années 1960, le retour des dévotions populaires et processions est réel. Pas de quoi, cependant, sortir du « cadre juridique qui garantit la neutralité de l’État à l’égard de toutes les confessions  ».

25 août 2026